LES MEDIAS FRANCAIS DOIVENT CESSER DE STIGMATISER L’AFRIQUE
Télévision - Bénin : Quand les envoyés très spéciaux de France 2 se penchent sur des nègres incultes sauvés des eaux par deux «messies» humanitaires
La belle émission qu’Envoyé spécial ! Surtout celle du 10 juillet 2008, où l’on a pu apprécier un reportage intitulé « Des vacances pas comme les autres ». Soyons précis : c’était un reportage signé Jérémie Drieu et Zidene Berkous. De bien hardis journalistes aux commentaires pointus.
Le sujet ? : «Ils en avaient assez des voyages organisés et de la plage. Ils ont tenté l’aventure du “tourisme solidaire”, une nouvelle façon de voyager qui combine découverte et solidarité. (…) Nous en avons suivi plusieurs en Afrique, au Bénin, afin de comprendre leurs motivations. Delphine et Soizic ont passé deux semaines dans la brousse pour enseigner le Français à des gamins de six ans.»
Les voici, les voilà nos belles institutrices qui n’ont jamais enseigné quoi que ce soit de leur vie. Pas grave, on est au Bénin, alors vous pensez ma chère dame. Ça ira bien comme ça ! Le pourvoyeur de cette main d’œuvre incompétente, c’est une association dénommée Planète-Urgence, qui fait dans le pathos d’abord, puis dans le business humanitaire ensuite. Elle arrose le continent africain de braves soldats sans armes mais au grand cœur, le tout payé par des crédits d’impôts dont bénéficient les entreprises qui envoient leurs employés en «congés solidaires». On atteint là le summum de l’inutile, voire du nuisible.
Merci à France 2 d’avoir pointer du doigt, sans le vouloir, une telle aberration.
Le reportage commence très fort. L’arrivée à l’aéroport de Cotonou où les porteurs de valises se bousculent pour tirer cinq euros des nouvelles arrivantes. Ah, ça non ! Pas question, faudrait pas nous prendre pour des idiotes, font-elles comprendre d’entrée. Et puis direction la brousse et l’école.
Là, le journaliste nous explique tout de suite l’enjeu gigantesque de cette mission importante : «Les enseignants ont le niveau BEPC au Bénin», assène-t-il péremptoire. Ah bon ? D’où tire-t-il cet aphorisme ? Lui seul le sait. N’existe-t-il pas au Bénin, des Ecoles normales d’Instituteurs ou même un Institut national de formation et de la recherche en éducation qui délivrent des Certificats d’aptitude pédagogique ? Peut-être, mais pas le temps de chercher tout ça. Ça intéresserait qui ? Et puis on est «envoyé spécial», pas raconteur d’histoires qui ennuieraient le téléspectateur.
Mais tout ceci n’est pas bien grave, car nos deux braves dames sont «attendues comme le Messie», nous assure encore le commentaire made in France 2.
La preuve ? «Pour elles, on refait la classe». Il y a d’ordinaire 73 élèves dans une classe de CP ! Pas grave, pour elles encore, nos deux «Messies», on dégraisse. Elles auront droit à une classe de 12 élèves seulement.
Et dès qu’elles arrivent nos braves «instits», qui n’ont sans doute jamais eu connaissance du moindre programme scolaire, qu’est-ce qu’elles font ? Spontanées comme pas deux, «elles organisent un sprint», nous dit encore le commentateur qui en plus nous montre les images. C’est FOR-MI-DABLE. Il fallait vraiment qu’elles arrivent nos deux «messies». Pensez : «organiser un sprint» dans la cour d’une école ! Pas un seul instituteur du Bénin n’y aurait pensé avant elles. Un peu normal, direz-vous : ils n’ont que le «niveau BEPC», ces ploucs !
Un «Sprint», donc. Formidable ! Bon, certes, le sprint se passe mal, les mômes courent dans tous les sens, mais pas grave, ce qui compte c’est la spontanéité. Et puis, elles passent très vite aux choses sérieuses, nos institutrices en vadrouille.
Très «pros», elles organisent un rapide test du niveau des élèves. Là, c’est la ca-ta-strophe. Pensez donc ! Elles sortent une grande carte d’Afrique et demandent aux élèves de leur montrer où se trouve le Bénin sur la carte.
Le Bénin ! Leur cher et beau pays ! Et aucun n’y arrive. Tous des débiles mentaux sûrement. «Elles ont du pain sur la planche. Elles ne s’attendaient pas à de telles difficultés», résume, la voix peinée, le Monsieur de France 2. Mais elles ont la volonté, c’est ce qui compte.
On signale simplement au Monsieur de France 2 et aux institutrices en herbe que même en France, l’apprentissage de la lecture des cartes ne s’enseigne pas au cours préparatoire où les élèves sont censés ne pas savoir encore lire. Mais passons.
Savent pas lire une carte au CP, sont donc tous incultes ces enfants béninois !
D’ailleurs, la conclusion du Monsieur de France 2 est sans appel après ce test : «Avec eux, il va falloir tout reprendre depuis le début». Bigre ! «Tout» et «depuis le début». Ce n’est pas un mois de vacances qu’il va leur falloir à nos deux «messies» mais dix ans de congés sans solde …
Ce reportage sur nos institutrices bénévoles est malheureusement - ou fort heureusement si l’on en rit - mixé avec un autre reportage d’autres «envoyés spéciaux» ; Il fallait au moins ça, des «envoyés spéciaux» tant la zone est ardue et sauvage. Car le reportage sur Pierre, un brave garçon qui est parti aider des gardes-chasse dans une réserve animalière, est ébouriffant.
Qu’est-ce qu’il fait notre brave Pierre ?
Asseyez-vous tant c’est beau, tant c’est noble, tant c’est généreux, tant c’est HU-MA-NI-TAIRE ! Respirez à petites doses, tant le choc peut être violent. Qu’est-ce qu’il fait Pierre ? Vous aurez peine à deviner : il compte. Il compte quoi ? Les animaux du parc qui passent devant lui. Encore une fois FOR-MI-DABLE !
Au risque de sa vie, notre brave Pierre «compte les animaux qui passent devant lui». Et notre «Envoyé Spécial» de France 2 nous explique encore bien, et tout de suite après les images de ce comptage, l’utilité de cette mission limite Indiana Jones : «grâce au travail de Pierre, les gardes-chasse protègent mieux les animaux».
Ouf ! On respire. On peut même bomber un peu le torse, fiers d’être Français en mission civilisatrice. Ces débiles de gardes-chasse béninois, ils n’avaient jamais pensé à compter les animaux ! D’ailleurs, l’auraient-il pu même s’ils l’eussent voulu ? Là, rien n’est sûr. Le reportage ne va pas jusqu’à nous dire si les gardes béninois savent compter. Dommage. Un manque ou un oubli peut-être. Voire une coupure au montage. On a un gros regret.
On arrête-là pour les détails sur ce reportage pour ne pas être trop cruel. On espère simplement que l’ambassadeur du Bénin en France prendra sa plus belle plume pour élever une protestation sur la façon dont son pays, le Bénin, a pu être caricaturé dans ce reportage d’envoyés effectivement très «spéciaux».
Mais une question nous tourmente : son excellence Monsieur l’ambassadeur du Bénin en France sait-il seulement écrire, lui qui est né dans un pays que l’on appelait autrefois le «quartier latin» de l’Afrique parce qu’il était grand pourvoyeur d’agents administratifs lettrés, que l’Empire français envoyait servir dans ses colonies ?
Pourvu qu’avec Monsieur l’ambassadeur, il ne faille pas aussi «tout reprendre depuis le début» : la colonisation, l’école des missionnaires, l’appel de la patrie, le service sous les drapeaux, et peut-être même l’indépendance.
Si seulement le Bénin avait les moyens d’envoyer des équipes d’humanitaires pour, par exemple, venir apprendre à nos SDF qui engorgent les trottoirs comment se laver. Ou comment ne pas trop boire à la bouteille. Comment chercher du travail. Pas trouver, seulement chercher. Comment ne pas mourir de froid l’hiver. Ça en ferait des beaux reportages. Un Béninois qui apprendrait à un clochard puant comment bien replier son carton pour pouvoir s’en resservir le soir.
En voilà une bonne idée pour Planète-Urgence ! Pourquoi ne paierait-elle pas des vacances à des instituteurs béninois au grand cœur pour qu’ils viennent apprendre aux paumés de France comment survivre avec moins d’un euro par jour ? Et ça en ferait des beaux reportages pour les «envoyés spéciaux» de France 2.
Samva Muybien
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